Le défi de l’éloignement dans la participation électorale au Nord-Ouest d’Haïti
PORT-DE-PAIX — Pour de nombreux habitants du Nord-Ouest rural d’Haïti, exercer leur droit de vote ne se limite pas à une simple démarche. Cela commence par un long périple, qui peut durer plusieurs heures. Près de trois semaines après le début de l’enregistrement des électeurs par le Conseil Électoral Provisoire (CEP) pour les élections nationales tant attendues, les électeurs des zones rurales du département du Nord-Ouest expliquent devoir parcourir de longues distances, tout en supportant des coûts de transport élevés, afin d’atteindre les centres d’inscription.
Alors que dans les grandes villes, il est relativement simple de trouver un centre d’enregistrement, les habitants des sections communales isolées ont récemment confié au Haitian Times qu’ils doivent marcher de longues distances ou payer des transports coûteux sur des routes en mauvais état pour pouvoir s’inscrire. La difficulté de ces déplacements, et leur coût, pourraient décourager de nombreux électeurs potentiels de finaliser leur inscription avant la date limite du 13 décembre, ce qui pose un problème crucial pour la légitimité du scrutin.
« Il vaudrait mieux aller directement aux urnes à la date prévue par le conseil électoral, plutôt que de passer par tout ce processus d’inscription », explique Kesnel Louis-Jeune, 49 ans. Il vit à Raymond, une section communale située entre Anse-Rouge et Jean-Rabel, à environ huit miles de son centre d’inscription.
« Je préférerais consacrer une seule journée pour voter, plutôt que de faire un trajet de sept ou huit miles pour accéder à un centre d’inscription », ajoute-t-il.
Ce problème illustre une difficulté plus large que rencontre le système électoral haïtien : la participation ne dépend pas uniquement de la volonté de voter, mais également de la capacité physique des électeurs à atteindre les lieux d’inscription et de vote. Après près d’une décennie sans scrutins nationaux, le pays s’efforce de reconstruire un processus électoral dans un contexte sécuritaire et économique déjà difficile pour des millions de personnes. Malgré ces obstacles, le défi consiste à garantir que le plus grand nombre possible d’électeurs puissent participer, malgré la distance et les contraintes logistiques.
« Il vaudrait mieux aller directement aux urnes à la date prévue, plutôt que de passer par tout ce processus d’inscription. »
Kesnel Louis-Jeune, Résident du village de Raymond
Il faut aussi souligner que l’histoire électorale d’Haïti est marquée par une faible participation citoyenne. Lors de la première élection libre en 1990 — celle où Jean-Bertrand Aristide est devenu président — le taux de participation était estimé à 50 %. Depuis, ce taux a considérablement chuté, s’établissant autour de 18 % en 2016. La participation a varié entre les différentes élections, avec des pics en 2000 et 2006, mais la tendance globale reste à la baisse. Ce recul s’accompagne de nombreux problèmes : listes électorales inexactes, difficultés d’identification des électeurs, violence politique, insécurité et désillusion publique.
Ce contexte rend le processus d’inscription actuel crucial — pas seulement pour établir une liste électorale à jour, mais aussi pour éviter que des citoyens éligibles soient exclus du scrutin avant même qu’il ne débute, simplement parce qu’ils ne peuvent pas raisonnablement atteindre les centres d’inscription.
Les distances importantes comme obstacle
Dans le Nord-Ouest, la situation diffère beaucoup selon le lieu de résidence : les habitants des villes et plus grandes localités ont généralement un accès plus facile aux centres d’inscription que ceux qui vivent dans des sections communales reculées.
Pour les populations rurales, les obstacles commencent par la géographie.
Les mauvaises conditions des routes, les transports publics limités et le coût élevé des déplacements font de l’inscription un véritable défi financier et physique, surtout pour les familles confrontées à de graves difficultés pour assurer leur subsistance quotidienne.
« Il reste encore difficile et compliqué de voyager sur plusieurs dizaines de kilomètres pour atteindre un centre d’inscription », explique Réginald Jean-Louis, 28 ans. Il habite à La Réserve, une section communale en altitude, avec des chemins chaotiques, située à une dizaine de kilomètres à l’est de Jean-Rabel, où se trouvent la majorité des centres dans cette région.
« Des centaines de citoyens se sentent désavantagés et découragés parce que ces centres sont trop éloignés », déplore-t-il.
Depuis son lancement le 20 juillet, le processus d’enregistrement s’est concentré initialement sur neuf départements, en excluant temporairement la Grande Anse pour des raisons de sécurité, avant de s’étendre partiellement à la région de l’Ouest. Le calendrier électoral fixe une période allant jusqu’au 13 octobre pour l’inscription d’environ 5,8 à 6,3 millions d’électeurs.
Le CEP encourage vivement les citoyens disposant d’une pièce d’identité nationale valide à se rendre dans les centres d’inscription pour faire inscrire leur nom sur les listes électorales.
Cependant, l’accès reste inégal selon les zones.
Un processus qui peut déterminer qui peut voter
Pour beaucoup, l’exigence d’inscription constitue un obstacle supplémentaire dans un pays où le transport, la sécurité et l’infrastructure limitent déjà la mobilité.
« C’est une nouvelle exigence dans le processus électoral haïtien, et la campagne d’inscriptions devrait encourager une large participation », explique Dieunet Antoine, 29 ans. « Cependant, les difficultés rencontrées par les citoyens ne devraient pas devenir un obstacle majeur empêchant leur inscription sur les listes électorales. »
Ce problème est d’autant plus sensible dans les zones rurales, où un trajet de plusieurs miles peut signifier marcher des heures ou payer un transport que certaines familles ne peuvent pas se permettre.
Réjeanne Beauchamp, 32 ans, résidente de Guinaudée — une autre zone difficile dans la commune de Jean-Rabel — estime que le CEP devrait rapprocher les centres d’inscription des communautés.
« Le CEP devrait ouvrir des centres d’inscription dans les zones rurales reculées pour faciliter l’inscription des habitants et leur inscription dans les listes électorales », suggère-t-elle.
Les habitants proposent des équipes mobiles d’inscription, davantage de centres dans les sections communales ou d’autres mesures visant à réduire la distance entre électeurs et services d’enregistrement.
Le président du CEP, Jacques Desrosiers, lors du lancement d’un centre à Port-au-Prince le 30 juillet dernier, a promis d’étendre ces opérations dans chacune des 571 sections communales du pays.
« Le conseil poursuivra l’ouverture de centres d’inscription partout dans le pays afin que la participation électorale soit possible », a-t-il déclaré.
De telles mesures sont essentielles dans un pays où le processus électoral a souvent peiné à atteindre une majorité de citoyens. Les élections passées ont été affectées par des problèmes variés : lieux de vote inaccessibles, listes électorales inexactes, absence de pièces d’identité, manque de programmes d’éducation civique, violences ou allégations de fraude. En 2017, une étude de l’Institut pour la Justice et la Démocratie en Haïti (IJDH) soulignait que ces facteurs contribuaient à l’exclusion et au découragement du vote, dans un contexte de déclin général de la participation électorale.
Plusieurs habitants, dont Louis-Jeune, estiment que ces obstacles sont suffisants pour leur faire remettre en question l’obligation de s’inscrire à l’avance.
Leur inquiétude traduit une tension fondamentale du processus électoral : une mesure visant à organiser le vote et à mettre à jour la liste électorale peut rapidement devenir un obstacle pour ceux qui vivent loin des centres d’inscription.
Pourtant, le CEP insiste sur le fait que l’inscription est indispensable à la tenue des élections.
« Il n’y a pas de démocratie sans électeurs, et il n’y a pas d’élections sans citoyens munis de pièces d’identité valides pour déposer leur bulletin. » affirme Marie Florence Mathieu, membre du CEP. « Chacun doit pouvoir voter pour le candidat de son choix afin que le scrutin ait lieu. Nous devons tous voter pour renforcer la démocratie. »
Plus de 100 centres dans le Nord-Ouest, un test pour la logistique électorale
Kerry Hyppolite, président du Bureau Électoral Départemental du Nord-Ouest (BED), indique que 102 centres d’inscription sont en activité dans les 10 communes du département.
« Nous avons mis à disposition 102 centres d’inscription dans tout le Nord-Ouest pour permettre aux citoyens de finir leur inscription avant la tenue du scrutin », explique Hyppolite.
Il encourage particulièrement les électeurs éligibles à se rendre dans le centre le plus proche de leur domicile.
Ce chiffre représente un effort pour accroître l’accès, mais pour les résidents des zones les plus reculées, le nombre de centres importe peu si ceux-ci restent trop éloignés de leur communauté.
Le calendrier officiel du CEP prévoit un premier tour le 13 décembre, pour les élections présidentielles et législatives ainsi qu’un référendum constitutionnel. Un second tour, ainsi que les élections locales, sont programmés pour le 21 février 2027. Le conseil souligne cependant que la réussite de ces échéances dépendra d’un environnement sécurisé et de financements adéquats.
Cette situation illustre que l’accès aux bureaux de vote constitue une partie intégrante d’un défi logistique beaucoup plus vaste.
« Pour les populations vivant dans des zones contrôlées par des gangs ou dans des régions à haut risque, les obstacles peuvent inclure la peur de la violence ou du déplacement. Dans les zones rurales comme celles du Nord-Ouest, les barrières sont souvent plus fondamentales : routes inadéquates, distance et coûts de transport », explique Johnny Charléus, politologue haïtien.
« Ensemble, ces défis peuvent déterminer qui pourra réellement participer à l’élection », précise-t-il.
Selon lui, pour le CEP, le véritable enjeu ne se limite pas simplement à organiser une élection, mais à rendre la participation accessible de façon concrète à l’ensemble de la population.
La difficulté de faire parvenir le processus électoral à tous les citoyens demeure un défi majeur pour Haïti — un pays où la violence, les infrastructures défaillantes, la pauvreté et l’insécurité compliquent déjà énormément la tenue de tout scrutin. La réussite de ces prochaines élections dépendra donc largement de la capacité à surmonter ces obstacles logistiques et sécuritaires.