Une nouvelle étape dans la gouvernance haïtienne
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé a officiellement pris la tête du pouvoir exécutif en Haïti ce mardi, marquant ainsi une étape décisive dans la crise politique qui secoue le pays. Lors d’une cérémonie organisée à la Villa d’Accueil, un jour après que ses nominations aient été approuvées lors d’une réunion du Conseil des Ministres, Fils-Aimé a présenté son nouveau gouvernement composé de 18 membres et a lancé un message d’urgence à ses nouveaux collaborateurs. Il leur a demandé de « sauver le pays » dans cette phase critique de la transition nationale, qui demeure profondément fracturée.
Un appel à l’action pour les ministres
Devant la presse et les responsables présents, Fils-Aimé a souligné la simplicité mais l’urgence de leur mission : rétablir la sécurité, organiser des élections longtemps retardées et prévenir l’effondrement progressif des institutions publiques. Il a insisté sur le devoir de chaque ministre à « démontrer leur engagement à sauver Haïti », avertissant que toute personne servant des intérêts partisans plutôt que l’intérêt général serait tenue responsable de ses actes.
Un changement majeur dans la gouvernance
Cette inauguration marque un tournant crucial dans la gestion politique du pays. Avec la dissolution du Conseil de Transition Présidentielle, le pouvoir exécutif est désormais concentré entre les mains d’un seul dirigeant : le Premier ministre, unifié sous une responsabilité exclusive. Ce nouveau cadre, élaboré avec la signature récente de l’Accord National pour la Stabilisation et l’Organisation des Élections, se distingue des précédentes configurations transitoires par l’absence de date butoir fixée à Fils-Aimé. De même, aucune institution de contre-pouvoir formelle n’a été instaurée pour limiter son mandat.
« La cérémonie d’aujourd’hui n’est pas uniquement un changement de gouvernement ; c’est aussi l’aboutissement de l’engagement collectif issu de l’Accord National », a déclaré Fils-Aimé. « Elle prouve que nous sommes capables de mettre de côté nos différences pour sauver Haïti. »
Un gouvernement sans calendrier précis
Ce nouveau gouvernement remplace le cadre du Conseil de la Transition Politique (CPT) après plus de quatre années de gouvernances successives, marquées par des crises après l’assassinat du président Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021. Depuis cette date, le pays a connu une succession de dirigeants intérimaires et de remaniements ministériels. La prise de pouvoir a d’abord été assurée brièvement par Claude Joseph, avant qu’Ariel Henry ne gouverne sans élections pendant près de trois ans, avant de démissionner sous forte pression en 2024. Le Conseil de Transition a suivi, puis une présidence courte sous Garry Conille. Finalement, Fils-Aimé, arrivé au pouvoir en novembre 2024, se trouve aujourd’hui seul à exercer l’autorité exécutive.
Malgré ces changements et les promesses répétées de restaurer l’ordre, aucune élection nationale n’a eu lieu depuis 2016. Le Parlement est toujours en vacances prolongées et tous les sièges de représentants élus restent vacants.
Selon le calendrier établi par le Conseil Électoral Provisoire, les premières élections sont programmées respectivement pour août et décembre 2026. Cependant, aucun budget électoral ni feuille de route claire n’a encore été publiée pour expliquer la tenue du scrutin dans un contexte de insécurité chronique.
Les acteurs politiques soutenant l’accord actuel considèrent cette étape comme une avancée vers la fin de la période de transition.
« Il est temps que cette transition prenne fin », a affirmé André Michel, figure importante de la coalition pour l’Accord du 21 décembre, sur X (ex-Twitter). « Nous restons déterminés à restaurer la sécurité et à organiser des élections. Il n’y aura pas de dialogue avec les gangs. »
L’Organisation du Peuple en Lutte (OPL), autre signataire de l’accord, a exhorté le Premier ministre à mettre en place des conditions permettant la tenue d’élections cette année. Leur argument repose sur le fait qu’il détient aujourd’hui une large marge de manœuvre pour agir.
La sécurité, le défi majeur
L’investiture de Fils-Aimé intervient dans un contexte où des gangs contrôlent environ 80 à 90 % de Port-au-Prince, selon les évaluations de la communauté internationale. Ces groupes armés ont mené de multiples attaques contre des quartiers, des postes de police, voire des infrastructures essentielles, déplaçant plus de 1,4 million de personnes à l’échelle du pays, tandis que de vastes zones de la capitale restent inaccessibles.
Pour remédier à cette crise sécuritaire, le gouvernement a promis de renforcer la Police Nationale d’Haïti et de soutenir la Mission Multinationale de Sécurité (MMS), dirigée par le Kenya. En octobre dernier, le Conseil de Sécurité de l’ONU a approuvé le déploiement d’une Force de Suppression des Gangs (FSG) de 5 500 hommes, une opération proposée par les États-Unis, qui devrait entrer en service entre avril et mai.
Lors de la cérémonie, la présence de diplomates français et américains, ainsi que de hauts responsables de la police haïtienne et des forces armées, a témoigné du soutien international. La Cour des Comptes, le Conseil Supérieur de la Magistrature, et le Conseil Électoral Provisoire étaient également représentés, soulignant la légitimité et le soutien institutionnel à cette nouvelle étape de gouvernance.
Malgré cela, le principal défi demeure inchangé : il s’agit de restaurer la sécurité et la confiance de la population afin d’organiser des élections crédibles, étape incontournable pour toute sortie de crise. En l’état actuel, la route vers la stabilisation reste semée d’embûches, notamment sous la pression de gangs incontrôlés, de tensions sociales, et des difficultés économiques persistantes. La communauté internationale reste attentive, espérant que ce nouveau leadership pourra enfin initier un processus démocratique viable pour Haïti.