Une des routes les plus dangereuses d’Haïti continue de coûter des vies dans le nord-est

19 août 2025

Une des routes les plus dangereuses d’Haïti continue de coûter des vies dans le nord-est

Fort-Liberté : un tronçon de route meurtrier au cœur d’Haiti

La route nationale no 6 (RN6), qui s’étend sur environ 100 kilomètres reliant Cap-Haïtien à Ouanaminthe, constitue l’un des axes routiers fondamentaux pour le commerce et la circulation quotidienne en Haïti. Cependant, dans la région du Nord-Est, cette voie est devenue tristement célèbre pour être le théâtre de tragédies évitables, entraînant chaque année un lourd bilan humain.

Malgré le manque de statistiques complètes sur les accidents de la circulation dans le pays, et les difficultés à produire un rapport en temps réel sur l’ensemble du territoire, les données existantes soulignent la gravité du problème. En effet, entre 2024 et le début de 2025, près de 400 accidents ont été recensés sur la RN6, qui relie également les départements de l’Artibonite et du Centre. Ces incidents ont causé au moins 40 morts, la majorité d’entre eux étant de jeunes motards, indique la Direction départementale de la Police dans le Nord-Est.

« Chaque fois qu’un accident se produit sur cette route, une famille devient plus pauvre, une famille pleure ses proches », confie le Dr Garnel Michel, directeur exécutif de l’association à but non lucratif Stop Accident, lors d’un entretien réalisé en 2023 avec un média local.

Ces accidents sont souvent causés par des défaillances structurelles

Ces tragédies ne se limitent pas à la RN6. Partout dans le pays, la négligence dans la gestion du trafic et l’état déplorable des infrastructures routières ont un prix. À Port-au-Prince, par exemple, ces incidents sont fréquents. Le 9 août 2025, un grave accident a causé la mort d’au moins cinq personnes sur la route du Morne Canapé-Vert. Plusieurs autres ont été blessées dans la collision entre une semi-remorque et un minibus.

Les causes de ces pertes humains dépassent la simple malchance. Le manque d’entretien des infrastructures, l’insuffisance de contrôle de la circulation et le comportement dangereux des conducteurs y contribuent largement.

Parmi les dangers récurrents figure notamment l’élevage en liberté, interdit depuis 1962, mais encore très répandu. La présence d’animaux sauvages ou laissés en liberté se traduit souvent par des traversées mortelles sur la chaussée.

« Mon frère est mort à cause de la négligence des autorités, qui laissent les animaux d’élevage en liberté », témoigne Lucenie Dorsainvil, dont le frère Abed a trouvé la mort lorsqu’il a percuté une vache lors d’une sortie en moto.

« Mon frère est mort à cause de la négligence des autorités, qui laissent les animaux d’élevage en liberté. »

Lucenie Dorsainvil, habitante de Fort-Liberté

Par ailleurs, l’insuffisance de policiers sur la route aggrave la situation. En l’absence de patrouilles régulières, la vitesse excessive, la conduite imprudente ou sous l’emprise de l’alcool ne sont pas contrôlées. « Si la police avait été présente en permanence, Rodyne ne serait pas mort », déplore Erleste-go Etienne, qui pleure la perte de son ami Rodeney Saint-Ilmont, tué lors d’une course folle sur la RN6.

Des vies fauchées en chaîne, avec des répercussions profondes

Chacune de ces statistiques raconte une histoire de douleur et de rupture. En 2025, les victimes comprenaient notamment :

  • Rodeney Saint-Ilmont, ancien directeur technique de Radio Idéale à Ouanaminthe.
  • Louis Jean Joseph, un employé civil de la police de Fort-Liberté, père de deux enfants.
  • Abed Dorsainvil, un commerçant.
  • Cardy Jean Henry, mère de deux enfants.
  • Neylu Gabeaud, un jeune photographe.
  • Ans-Guerlin Delmas, 30 ans, étudiant en médecine.

« La RN6 devient une véritable voie de la mort pour la jeunesse du Nord-Est », regrette Theluckson Francisque, qui a perdu un ami proche dans un récent accident.

« La RN6 devient une véritable voie de la mort pour la jeunesse du Nord-Est. »

Théluckson Francisque, ayant perdu un ami dans un accident récent.

Les conséquences de ces accidents dépassent la seule sphère individuelle : elles frappent tout un tissu communautaire. Nombre de ces jeunes, souvent en âge de devenir professionnels, parents ou leaders, étant les principaux soutiens de leur famille, leur décès aggrave encore la précarité dans cette région déjà confrontée à de nombreuses difficultés. La majorité d’entre eux avaient à peine 20 ans.

« À chaque accident sur la route, c’est une famille qui ne souffre pas seulement d’un chagrin, mais aussi d’un désastre économique », souligne le Dr Michel.

Les changements nécessaires pour faire reculer cette tragédie

Selon des experts comme le Dr Michel, ces drames sont évitables à condition que l’État prenne ses responsabilités. Plusieurs mesures concrètes sont proposées pour améliorer la situation :

  • Création d’une unité spécialisée de police routière équipée pour gérer efficacement la circulation et intervenir rapidement.
  • Application ferme de l’interdiction d’élevage en liberté.
  • Renforcement des patrouilles pour débusquer et faire retirer véhicules abandonnés ou dangereux.
  • Campagnes de sensibilisation à la sécurité routière destinées aux conducteurs et piétons.
  • Investissements massifs dans la rénovation des routes, mais aussi dans l’amélioration des services d’urgence médicale.

Sans ces mesures, familles et communautés craignent que la RN6 ne devienne ce qu’on appelle désormais un « carré de la mort » — une route où chaque jour, la vie est mise en grand danger.

Naïla Saint-Fleur

Naïla Saint-Fleur

Je suis Naïla Saint-Fleur, journaliste pour Kapzy News et passionnée par les récits qui révèlent la complexité d’Haïti et de la Caraïbe. À travers mes articles, je cherche à donner du sens à l’actualité et à faire entendre les voix de celles et ceux qui construisent le pays au quotidien. L’écriture est pour moi un acte d’engagement et de transmission.