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13 novembre 2019

Et si la bourgeoisie voudrait le contraire

Et si la bourgeoisie voudrait le contraire 1

Par: Saintony FANFAN

Au cœur de cette conjoncture émanée d’une crise structurelle, endémique, très complexe, résultant de la fondation d’une société axée sur le rejet, l’exclusion de la grande majorité de la population depuis plus de deux siècles, tous les regards sont tournés vers les acteurs politiques : les gens au pouvoir et ceux de l’opposition. Toute l’opinion publique se concentre actuellement sur les résultats de cette lutte qui met face à face ceux qui réclament, d’une part, la démission du président Jovenel Moise et d’autre part, les partisans zélés du pouvoir en place qui tentent par tous les moyens (manipulation, désinformation, propagande, répression, violence, etc.) de sauver le mandat du chef de l’Etat.

La politique fait appel au rapport de force. Quand la bonne gouvernance est absente de la décision d’un gouvernement, la légitimité du pouvoir est affaiblie ou peut être tout bonnement perdue. Et tout pouvoir qui cesse d’être légitime entraine nécessairement une perte de confiance auprès des gouvernés. Dans le cas de Jovenel, les indicateurs socio-économiques relatifs aux conditions de vie de la population montrent au clair que nous sommes en présence d’un Etat failli, incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires des citoyens. Cependant, la situation critique de l’actuel gouvernement ne doit aucunement se substituer au problème fondamental de la société haïtienne. Lorsqu’une société est fondée sur les disparités flagrantes entre les différentes couches sociales, en termes d’accès aux richesses produites, les liens sociaux deviennent très fragiles, et cette société reste bloquée ou demeure dysfonctionnelle.

Ce qui fait la force d’une société réside dans la volonté manifeste des citoyens de s’entendre autour de l’intérêt commun, quoiqu’entre les couches sociales, les différences peuvent être de mises. Aucune société au monde n’est égalitaire. Toutefois, dans les autres pays, des mesures stratégiques et innovantes sont prises en vue de réduire progressivement les inégalités sociales, d’offrir un minimum de bien-être à toutes et à tous. Tel n’est pas le cas en Haïti. La frustration grandissante des couches vulnérables du pays qui n’ont jamais eu aucune considération de la part de l’Etat porte ces dernières à exprimer durant les dernières décennies leur colère sous différentes formes pour réclamer de meilleures conditions de vie. Mais l’Etat est toujours sourd à leurs revendications. Il fait semblant de ne pas voir, ni de comprendre, en vue de continuer à défendre les intérêts socio-économiques des plus forts, avec bien entendu, la complicité de l’international et de la « bourgeoisie ». Quel est donc l’intérêt de l’Etat et celui de la « bourgeoisie » de faire d’Haïti le pays le plus développé dans le sous-développement? Cette question nous permet de comprendre qu’en Haïti, nous avons un Etat prédateur qui voit uniquement une vache à lait, mais où les problèmes réels du pays ne constituent pas pour lui une véritable préoccupation. Il s’obstine à satisfaire l’appétit glouton d’une classe économique qui n’a aucun intérêt dans le développement du pays. Tout ceci traduit un manque ou l’absence de sentiment d’attachement, d’appartenance, d’ancrage au sol haïtien. La volonté de contribuer au progrès d’Haïti ne fait pas partie de leur agenda ou de leurs priorités.

Dans cette conjoncture, le silence des hommes et des femmes d’affaires inquiète plus d’un. Le comportement attentiste de cette classe qui s’est accaparée depuis la naissance de la nation, avec la complicité de l’État, de toutes les richesses du pays mérite d’être questionné. Les cris de la rue réclamant le renversement du pouvoir en place, ainsi que le chambardement du système en place, n’est que le début d’une lutte réelle et noble pour permettre aux paysans, aux jeunes, aux femmes, aux ouvriers…d’avoir accès à un minimum de bien-être auquel ils ont historiquement droit.

Une autre société haïtienne est possible. Celle qui fait de la justice sociale, du progrès économique, de la stabilité politique ses propres fondements. Cependant, cette dite société ne peut être construite sans nous débarrasser des principaux maux qui minent notre existence, à savoir, l’injustice, l’exclusion, l’impunité, la corruption. C’est pourquoi, il s’avère plus que nécessaire que les medias dans leur mission de rechercher la vérité, entament soit par l’enquête, l’investigation, une démarche visant à recueillir les opinions des gens appartenant à cette classe économique. Ce, dans l’objectif de comprendre si le développement socio-économique du pays représente pour eux un atout, et comment comptent-ils y participer. Pourquoi restent-ils dans l’opacité ? Si la crise actuelle ne constitue pas aussi une opportunité de divorcer avec les anciennes pratiques et de contribuer à aider le pays à repartir sur de nouvelles bases ? Quelles en sont leurs propositions ?

Dans les pays développés ou émergents, il est toujours question de l’implication de la bourgeoisie dans toutes les étapes, dans la création d’emploi, dans la mise en place des infrastructures, des équipements… Le destin d’Haïti, à notre avis, le concerne également. Ils ont le droit d’exprimer leur opinion et de participer à une sortie de crise. Depuis notre plus tendre enfance, nous avons entendu parler des quelque familles composant la « bourgeoisie haïtienne ». Pourquoi gardent-ils le silence dans les situations de trouble? Il nous faut une bourgeoisie nationaliste, impliquée, sensible et concernée par les voies empruntées pour construire l’autre Haïti. Le moment n’est plus au silence. La participation de toutes et de tous s’impose, quel que soit son rang social ou son origine sociale. Ces derniers temps, l’intégration des femmes, des jeunes, des paysans, des ouvriers est plus que d’actualité. Mais doit-on négliger la participation ou l’inclusion de la classe économique qui détient des capitaux entre ses mains ? Ne doit-on pas les porter à s’impliquer autrement, en prenant exemple sur notre voisin immédiat qui fait des progrès considérables dans différents domaines ? Cette élite économique doit partager avec nous son point de vue, ses appréhensions, son opinion sur la nouvelle Haïti. Ne se sentent-ils concernés par rapport aux problèmes de santé, d’éducation, de pauvreté, d’infrastructures du pays en tant que citoyennes et citoyens de la république. Des défis à relever face à la république voisine, comment comptent-ils participer pour créer de la compétition entre les deux parties de l’ile.

La divergence d’intérêt ne doit pas constituer un blocage pour le sauvetage national. Ce bateau qui nous conduit vers l’autre rive (progrès) mérite la participation et l’engagement de tout le monde, car son naufrage entrainera la perte de tous.

Port-au-Prince, le 09 octobre 2019

Saintony Fanfan
Professeur à l’UEH
Communicateur Social
Doctorant en Économie du développement