33 °C Port-au-Prince, HT
28 juillet 2021

Le miroir de l'info !

Causerie d’un Professeur, dans un Govi, avec Mademoiselle Évelyne Sincère, jusque dans son tombeau

Causerie d'un Professeur, dans un Govi, avec Mademoiselle Évelyne Sincère, jusque dans son tombeau 1

Je me transporte, un an et un jour après que tes yeux pétillants de vie se soient éteints sous le poids et le fond de la plus bestiale sauvagerie, dans ta demeure sépulcrale faite d’eaux froides, ternes, floues et tumultueuses

-Que me veux-tu? Pourquoi es-tu venu déranger mon sommeil déjà bouleversé, un sommeil forcé, tramé de toutes pièces, contre le gré de mon élan de vivre et de faire vivre ? Pourquoi 21 coups portés en 7 fois au front, au troisième oeil, de mon caveau, secouant ma bière dont les clous rouillés ont crevé mes rêves, ont noyé mes plans d’avenir, ont sérié mes os et ma chaire noircis?

-Chère fille, c’est moi ton professeur d’anglais et d’espagnol qui te mentais te fixant éhontément à chaque cours, te disant que je t’avais passé les clefs de la vie, de la réussite et du succès fou

Je viens me confondre en excuses, en larmes, et en pardons après avoir écouté tes cris nasillards, caverneux de regrets d’être née dans l’état de cet État, qui ne cause que tuerie et crapulerie

Je viens me confondre en excuses pour toutes mes manoeuvres pédagogiques par le truchement desquelles j’essayais de te faire croire que, avec tes aptitudes linguistiques, tu pouvais faire parler l’avenir, le charmer, le séduire où que tu te rendes, vivante

Que tu pouvais faire saliver, non seulement par ton sourire d’ange, les dieux et les fées, mais conquérir et dompter à ta manière la muse de tous les poètes amants de verbes, amants d’encre, de mots sucrés et de langues bougeantes, vivantes

Je viens me confondre en excuses à tes pieds enflés de coups, à tes lèvres boursouflées, jadis reposoir de belles aphérèses en classe, que j’aimais à vivre, à délecter, dans ma passion, ma vocation de faire luire le savoir, d’instruire

-À quoi tes accords m’ont-ils servi aujourd’hui, dans le séjour des ombres, dans les sombres bords, après avoir vécu, muette et impuissante, le bris de mes jeunes os?

Tes aphorismes, tes maximes et belles structures syntaxiques m’ont oubliée sur un tas d’immondices, après déshonneur, gifle et avanie

Je me suis défoncée pour réussir mais l’État, dans sa négligence, s’y opposait, et j’ai eu tort d’espérer d’aller outre mes rêves de jeune haïtienne conséquente

Les ovations et hourras de mes camarades, de mes admirateurs, à voir mon score au bacc, se font entendre jusqu’ici, parviennent aux 21portes de mon élan poignardé, cloué, en plus d’une froideur terrible accouplant regrets, désespoir et souvenirs de classe, souvenir de vie, et je ne puis rien célébrer

On se les gèle ici !

Ma désillusion est profonde, je regrette ce que je vis-là et ce que le pays m’a fait vivre

Pourquoi alterner donc ma mort et ma réussite au bacc? À qui remettra t-on mes relevés de notes?

-Agolisa, agolisa, agolisa !
Calme-toi, Évelyne, le govi tremble et risque d’exploser de chaleur, un maître est aux commandes !

-Je refuse de mourir, je refuse de flétrir

Je veux que l’État laxiste, l’État pourri, reconsidère mon cas, ne serait-ce qu’après un siècle. Je ne veux pas mourir.
Que l’État reconsidère mon cas !
Je suis battue, assassinée, tuée, violée, humiliée, expédiée, étranglée, sacrifiée, sous les yeux passifs, donc, complices de mes protecteurs, immolée

L’ai-je mérité ?
Seule, face à mon échec d’être tuée, j’ai quand même enfilé ma costume de réussite au baccalauréat

L’État m’a enterrée, gaillarde, vivante, gaie.

J’ai beau essayé de m’en relever, mais les clefs de la vie dont tu nous parlais, dont tu me parlais, n’arrivent point à me réanimer, à me faire revivre ma gaieté…

  • À mes Chers professeurs, camarades de classe, je vous dédie ma réussite et mon échec, tout mon temps scolaire vécu sur la terre d’Haïti, pendant 21 années de combats ardus qui ont triomphé de tous nos pénibles efforts de jeune espoir du lendemain

Remettez mes notes, mes certificats, à mon père chéri, à ma soeur adorée, comme panacée, qu’ils sèchent leurs larmes et avancent !

Mes os à l’État et mon âme attachée à la patrie chérie, en tout amour.

Je refuse de mourir. Je n’ai pas vécu mais ai refusé de mourir…

Causerie entre deux mondes, dans un Govi

Par Antoine Nérilus (Nerilio), enseignant, politologue, poète.

error: Content is protected !!